L’ histoire de l’anatomie, la rencontre de deux arts

L’anatomie a une histoire….

Celle de la dissection. Aujourd’hui, nul besoin pour un dessinateur de charcuter un corps pour en comprendre l’anatomie , l’organisation et en restituer sa forme. Internet, les livres nous donnent pléthores d’images, de vidéos qui nous mènent de façon aseptisée dans les tréfonds sanguinolents du corps humain. La dissection est l’affaire du corps médical et pénal. Elle a quitté la sphère artistique. Cependant, ce ne fut pas toujours le cas….

L’anatomie au moyen âge

Au moyen âge, la médecine n’est pas un domaine autonome. Elle fait partie de la science du monde où chaque élément est en corrélation avec les autres éléments de la Nature, illustrant l’ordre parfait de l’Univers. Dans ces temps, les médecins mêlaient leurs sciences de spéculations philosophiques bien plus qu’ils ne pratiquaient une médecine d’observation. Ils laissaient aux chirurgiens malhabiles le soin de se confronter au corps. On imagine comment!

Claude Galien

Cependant, avant cette période, il fut un médecin, le plus célèbre de l’Antiquité,  Claude Galien qui rédigea de nombreux traités sur l’anatomie et la physiologie basés sur l’observation. Mais celle-ci s’est appuyée exclusivement sur des dissections animales et l’examen des blessures des gladiateurs, car dans le monde gréco-romain, le cadavre humain étant respecté, on ne pouvait pas le disséquer. Galien a donné la priorité à l’observation anatomique et a cherché à établir des hypothèses sur les processus physiologiques par le biais de ses expérimentations sur l’animal. Mais le travail de Claude Galien fut  en grande partie oubliée en Europe occidentale jusqu’au xie siècle. Il ressurgira notamment à  la Renaissance,  à partir des sources grecques d’origine et sera étudié puis critiqué et remis en cause par un jeune médecin et anatomiste flamand, André Vésale.

La période renaissante

En effet, la Renaissance ouvre une nouvelle période d’intense recherche en matière d’anatomie. Pourquoi ? Parce-que la pensée humaniste qui anime  les esprits de cette période  fait une place première à l’expérimentation. Elle considère que l’homme doit chercher à connaître au plus près la Nature en remettant en question les dogmes, même gréco-romains. Ainsi se construit une pensée critique, où l’expérience scientifique est à l’honneur. Elle s’affranchit des préjugés et permet de dégager une connaissance libre. Artistes, lettrés et savants se lancent dans la construction d’un savoir moderne. André Vésale, le jeune médecin flamand en fait partie : il se présente comme le rénovateur d’un savoir antique issu des travaux de Galien dont la nature fut déformée par le Moyen Age.

André Vésaleanatomie

Néanmoins, Vésale se fait fort de le critiquer, jugeant inexacte la science de son prédécesseur Galien qui n’avait jamais pratiquer la dissection de corps humains. Vésale lui la pratiquera de ses mains avec un regard d’observateur méthodique qui analyse, interroge la matière du corps sans préjugés. L’homme devient un objet d’études, fondant  une nouvelle pratique de la recherche médicale basée sur l’ouverture des cadavres. »De humani corporis fabrica septem » est le traité d’anatomie humaine que Vésale  rédigera en 1543 . Traduit en français cela donne : « A propos du corps humain en sept tomes. Ces sept tomes sont magnifiquement illustrés par plus de deux cent planches commentées. Il s’agit là d’un des plus grands ouvrages scientifiques réalisés et du livre fondateur de l’anatomie moderne.  On y trouve la première description complète de l’anatomie du corps humain, décrivant soigneusement les os, les articulations, les muscles, le cœur et les vaisseaux sanguins, le système nerveux, les organes de l’abdomen et du thorax ainsi que le cerveau.

Charles Etienne

Charles Etienne est lui aussi un médecin,  relevant  des humanistes de la Renaissance, et possédant à ce titre une large culture encyclopédique. Il est l’auteur d’un ouvrage d’anatomie  » la dissection des parties du corps humain »dans lequel il introduit légendes et numérotations afin de faciliter la compréhension des images. Voici ce qu’il écrit : « Il est bien nécessaire à l’historien du corps humain de prendre garde que ce dont il doit écrire lui soit manifeste et apparent à l’œil ; et qu’il n’ait pas la hardiesse de dire ou présenter rien qui ne contienne vérité… Nous estimons avoir satisfait à l’essentiel de notre devoir si nous faisons voir en bref la vraie forme, situation, connexion et rôle des parties selon notre médiocrité et petite capacité ».

La rencontre des artistes et des anatomistes

La recherche du réel sera aussi une volonté affirmée chez les artistes de la Renaissance italienne. Leur désir de représenter  le corps humain, tel que l’œil le perçoit avec la rigueur de l’observation des formes et de la structure qui les sous-tend les convoquera autour des tables de dissection auprès des anatomistes du Quattrocento. Léonard de Vinci, par exemple, opère plusieurs dissections dont témoignent ses carnets de dessin. De surcroît, les anatomie anatomistes avaient besoin des dessinateurs, des graveurs pour représenter, mettre en ordre et rendre lisibles l’amas peu ragoûtant du contenu intérieur du corps humain. Dans ce domaine, les conquêtes techniques des artistes renaissants, le modelé, la perspective, les proportions justes allaient pourvoir à ce besoin, et substituer les représentations plates par des images pertinentes et claires.

Le rôle de l’imprimerie

Bien entendu, l’invention de l’imprimerie  en 1454 va jouer un rôle clé dans l’élaboration et la diffusion de ce nouveau savoir. On pourra aisément accéder au XVIII ème siècle aux images imprimées, estampes, almanachs populaires, livres de luxe, à but pédagogique pour les artistes ou les médecins. Mais surtout, la dissection va  fasciner un large public, si bien que les séances d’anatomie rivaliseront avec le théâtre.

anatomie

L’anatomie théâtralisée

Dès le XVIème siècle les dissections publiques sont l’objet d’un engouement de toutes les couches de la société. C’est une sorte d’éducation populaire mêlée de motivations et de curiosité plus inavouables. Dans la seconde moitié du XVIème siècle les universités annoncent très à l’avance par affichage les séances de dissection et les font payer. Le public est installé autour de la table centrale dans une vaste salle circulaire. De même, en Hollande, au XVIIème siècle, l’imposante et riche corporation médicale fait des séances de dissections un grand moment de la vie municipale auxquelles assistent les aristocrates, les peintres,  les bourgeois et le petit peuple. Louis XIV fait construire au palais royal un amphithéâtre de cinq cent places dédié aux séances de dissections, vers lesquelles accourent un public emballé. Le moteur de cet enthousiasme n’est sans doute guère qu’un unique appétit de savoir. Des motivations profondes sont aussi à l’oeuvre dans cet enthousiasme où se mêlent les pulsions d’Eros et de Thanatos. Je vous laisse les éprouver devant ces images d’un imaginaire à la fois beau, troublant et morbide.

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